études, mythologie, et divers

Birou ... drôle de nom

Dans la Revue des Traditions Populaires-tome 19, p.182-183, François DUINE a publié en 1904 deux "contes d'enfants à Guipel (Ille-et-Vilaine)", en précisant [qu’ils] "m'ont été dits par Marie-Joseph Buan, du village de la Normandière. Elle est âgée de huit ans. Elle tenait ces histoires d'Eugène Lebrun, qui a dix ans à peine."
Nous nous intéresserons ici au 1er de ces 2 contes… qui vous rappellera peut-être un certain "Tom …" !

conte d'enfants de Guipel - Le Petit Birou

"Il y avait une fois un petit birou qui était caché sous une feuille de brou; la feuille chi ; la vache le manji.
La mère au petit birou alla le chercher, elle l'appela, mais le petit birou ne pouvait pas répondre parce qu'il était dans le ventre de la vache. Alors la mère alla chercher le boucher, et le boucher tua la vache. Dès qu'elle fut tuée, "le bouyé chi à bas", et le petit birou était dans le bouillé. Aussitôt une poule qui se trouvait là mangea le bouillé. La mère bien chagrine courut après la poule et la força à vomir. La poule rejeta le bouillé, et la mère retrouva son petit birou.
Le petit birou fut bien content d'être délivré. Il prit un cheval et le conduisit dans une maison où il y avait une belle fille. La fille mena le cheval boire, mais en route lui cassa une jambe. Le petit birou dit que la fille serait à lui, puisqu'elle avait abîmé son cheval.
Il la mit dans un sac et porta le sac chez sa marraine. Pendant qu'il n'était pas là, la fille appela la marraine. Et la marraine mit son vieux chien à la place de la fille. Quand le petit birou fut revenu, il installa le sac sur son dos. Les griffes du chien le grattaient.
Alors il s'arrêta dans un champ pour ouvrir le sac. Et le vieux chien s’en alla !
Je n’en sais pas plus long.
"

En note, François DUINE précise la signification de quelques termes :
Birou, garçon;
Brou, lierre;
Chi, tomba;
Manji, mangea;
Le bouyé chi à bas, les entrailles tombèrent à terre.

Un nom spécifique

Quoique très peu développée par rapport à d’autres, François DUINE nous a transmis là une version originale d’un conte bien attesté dans la Tradition orale, répertorié dans la classification internationale de Aarne et Thompson sous le type N° 0700 (pour la 1ère partie, car la seconde relève du N° 1655, type "les échanges avantageux").
Traditionnellement, il porte les noms de Pouçot, Le petit Poucette, Quatre-Pouces, Peuçot, …ou des équivalents en d’autres langues: Mettig (Basse-Bretagne), Plampougni et autres Plein-Poignet ou Grain-de-Millet du sud Loire, Daumesdick (Grimm), Issun Boshi (Japon), … voire des noms plus gaillards, tels que: Jean Bout-d’Homme, Jean l’Espiègle, Jean des pois verts … en tout cas vous aurez reconnu le célèbre Tom Pouce, autrement dit "Tom Thumb" en langue anglaise ! … Comme souvent dans les contes, c’est un caractère du physique général qui crée le nom du personnage, le nôtre n’étant guère plus gros que le pouce, cela fait donc qu’on l’appelle le plus souvent Poucet.
Pourquoi donc alors, Marie-Joseph et Eugène, ces enfants de Guipel, nous ont-ils donné ce nom si spécifique de "Petit Birou" ?
"Petit" certes, mais pourquoi "Birou" ? La signification "garçon" proposée par François DUINE  appelle davantage de développements.

Intrigué donc encore une fois (cf "Le Rouget de Dol" N° 81, 1er semestre 2002: "Mirlikovir, Virlicovir, Mirlikovin, Berlicochet, ...") par le nom du héros du conte (d'autres fois nommé Berlicoquet, Mirlificochet...) j’ai voulu en savoir plus ...

L’aiguille qui pénètre

"Pour les aveyronnais [Birou représente une] aiguille qui pénètre le Roquefort afin de l’aérer et de faciliter ainsi le développement des moisissures intérieures." selon une information recueillie sur un site internet consacré au fromage : http://www.fromag.com/dicoB.html.

Cela me semble proche de "la Biroute" + - argotique, avec ses diverses évocations :

  • Lime ronde utilisée par les charpentiers de marine
  • Manche à air utilisé sur un terrain d'aviation
  • Petite bite d'amarrage utilisée pour les barques de pêcheurs
  • Sexe masculin

"Je lui demande qu’il me donne son birou […]
Lui c’était la vraie canaille qui se cache dans un trou
Il offre aux plus belles dames son birou ensorcelé […]
Ce birou qui fait mimi Si souvent à mon bizi […]
Le birou à ces belles dames Il a fait de beaux enfants
Son birou moi je l’attends, assise sur un prie-dieu."

Extraits d’un poème d’André ROTELLA intitulé "Pour un Limousin".

"Birou" est injurieux et signifie Bigre, Diable, c’est-à-dire une forme atténuée de bougre (sodomite) et renvoie à "GAROU le diable", et donc à une connotation sexuelle péjorative et au loup-garou diabolique.
Selon le "Glossaire étymologique et historique des patois et parlers de l’Anjou", d’ A.J. VERRIER et R. ONILLON, (cité dans la Revue de Mythologie Française, N° 137/1985, p.14).

Marc DECENEUX, le mythologue, m’a effectivement suggéré : Verou ... Were-Wolf ... Luperki ... hommes-loups, loups-garous.

L’ours qui pète au printemps

Marc DECENEUX m’a aussi proposé une autre piste : Bir ... Beer : ours qui vole les femmes
On sait que partout dans le monde l'ours symbolise la mort et la renaissance; cela se rapporte sans doute à son hibernation, l'ours semblant mourir chaque automne et renaître au printemps. Il figure dans beaucoup de rites initiatiques de puberté. Selon des écrits de Gaston Phébus datant du Moyen Age, on croyait que l'ours faisait l'amour comme des humains. De nombreux contes du type "Jean de l'ours" (mi-homme, mi-bête) évoquent des histoires de femmes enlevées par des ours.
Les Celtes vénéraient la déesse-ours Artio. A Berne est conservée une statue gallo-romaine que les Helvètes avaient dédié à Artio. Elle représente une femme assise; sous un arbre un ours lui fait face; près d'elle se trouve une coupe de fruits.
Une autre image d'Artio se trouve sur une monnaie de bronze et représente la déesse dévorée par un ours.

"Les écrivains qui ont introduit Tom Pouce à la cour terrestre d’Arthur avaient une vague réminiscence d’une tradition mythique relative à la constellation du Chariot de guerre d’Arthur […] Les Egyptiens nommaient la grande Ourse Char d’Osiris ; une vieille tradition suédoise en faisait le Chariot du dieu Thor; plus tard il fut le chariot de Charles; dans le pays wallon on le nomme le Char-Poucet" ... nous précise Loys BRUEYRE dans "Contes populaires de la Grande-Bretagne" (Hachette, 1875), page 12.

En Breton, la Grande Ourse est "la charrette tordue" (Karr-Kamm) ou le "chariot d'Arthur" (Karr-Arzhur).

Le centre de la roue cosmique est l’ours, comme Arthur est le centre de la Table Ronde - Zodiaque.

Gaston PARIS indique lui aussi que dans de nombreux pays on nomme Poucet une petite étoile qui se trouve au-dessus du chariot, le mettant ainsi en position d’en conduire la constellation.
(voir : "Les plus anciens monuments de la langue française. Le petit Poucet et la Grande Ourse. Chansons du XVe siècle" – 1875

On peut encore noter le poème d’Arthur RIMBAUD dans lequel il reprend l'image du petit Poucet perdu dans la forêt, mais qui se repère aux étoiles et non plus aux cailloux de PERRAULT; ce ciel le nourrit, la grande ourse lui rappelle une auberge.

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal :
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées!
Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

"Ma Bohème" (Fantaisie oct. 1870)

A propos de ce poème, sur internet encore (http://www.ethnocritique.com/crbst_14.html), j’ai relevé cette "ethnocritique littéraire" de Jean-Marie PRIVAT (Université de Metz).

La conjonction poético-mythique du "Petit-Poucet rêveur" et de la "Grande-Ourse" par exemple, synthétise et syncrétise des traits culturels hétérogènes (conte oral paysan réapproprié par une écriture de facture classique, et mythe grec ancien revitalisé dans le légendaire folklorique); la dichotomie nature / culture qui organise si souvent la lecture de ce poème sera ainsi invalidée. Dès lors seront réunies les conditions pour "entendre" ce poème comme l’équivalent symbolique d’un acte délibéré d’ensauvagement (solitude, nomadisme, dénuement, expérience du hors-temps, mise à l’épreuve du corps). Nous pourrons ainsi établir que ce récit de passage est structuré comme un rite de passage qui fait à la fois le garçon et le poète. C’est la conquête de soi en garçon (voir les études de D. Fabre et N. Belmont sur l’exploration qualifiante des marges sociales, sur le jeu masculin avec la mort, sur les inversions de sexe et les ethno-logiques d’auto-engendrement); mais c’est tout autant la quête très moderne du poète en soi, par l’appropriation singulière et heureuse de mille et un éclats de culture (parodia sacra incluse). Comme si le jeune Rimbaud avait déjà compris que dans un monde où la sacralité s’est transférée sur la culture, "chacun créera son propre rite, - pour la découverte de soi-même» (M. Leiris). Ainsi, à la croisée de l’interdiscursivité et de l’interdisciplinarité, pourrons-nous peut-être dégager chez Rimbaud l’une des «racines culturelles de la modernité" (IRIS 4) ...

Sur le site des "amis du conte", Willy BAKEROOT écrit : "L’ours a commencé son hibernation le jour de la saint Martin, au 11 novembre. Il a passé 80 jours aux enfers, en compagnie des âmes des morts. Il les remonte avec lui dans son ventre. Si la lune est noire et donc que le printemps est là, il pète les âmes tout en déchaînant les vents de printemps qui vont féconder la terre. Le pet de l’ours n’est pas qu’un thème mythologique, c’est aussi une réalité physiologique nécessaire à la survie de l’animal remplit des fermentations dues à son séjour en hibernation. En pétant, il éjecte son fécalum et libère les vents. […] Le nom de Chandeleur vient sans doute des chandelles de saint Blaise que l’on fête au 3 février [...] Il est un maître de la gorge et du souffle. Blasen = souffler ou Blaesus = bègue ou encore "loup" chez les Celtes. […] Nous entrons dans une période de fécondité qui prépare le printemps. Les saints que l’on fête ont tous des rapports avec la fécondité : au 1er février Saint Ours à Aoste et Brigitte /sortie des « ourses », au 2 Blaise /le souffle, au 3 Véronique et le sang cataménial, au 4 Agathe patronne de celles qui donnent le sein, etc... au 14, jour où les oiseaux s¹accouplent, la saint Valentin (Ourson est l'homme sauvage, jumeau de Valentin), au 15 les Lupercales. […] Les amoureux sont là, tout près."

"Dans ses aventures, le passage par le transit intestinal d’un animal est presque obligatoire, rappelant en cela l’avalement du héros par le dragon (Propp) ou l’aventure des pèlerins mangés avec la salade (Gargantua)."

Dr Pierre LAFFORGUE, "Petit Poucet deviendra grand", page 96

"L’épisode le plus tenace, le plus généralement répandu [de ce conte-type…] est celui du minuscule héros avalé par la vache ou par un autre animal"

Marie-Louise TENEZE , "Le conte populaire français", tome 2, page 616

Post-Scriptum

Une légende raconte qu’en 1523 le navigateur espagnol Pascual de Andagoya s’était embarqué à Panama à la recherche d’El Dorado. Son navire rencontra des canoës d’Indiens qui lui dirent venir d’un pays lointain appelé "Birou". Dans la langue amérindienne, BIROU signifie rivière, mais nul n’a jamais su où se trouvait la dite rivière. Depuis ce temps, ce toponyme s’est quelque peu transformé pour devenir le PEROU d’aujourd’hui.
Il m’a semblé que ce clin d’œil méritait d’être rapporté, considérant que François DUINE est aussi l’auteur d’une remarquable collecte de 11 contes, publiés par Mame en 1896 sous le titre de "Légendes péruviennes" ... et figurez-vous même que le dernier de ces contes s’intitule "Pulgadito, le poucet péruvien" ... Certes il "poussait" le Pulgadito du "Bérou" ! ... dommage cependant : celui-ci relève du conte type N° 0327, "l’autre" poucet, équivalent au petit héros de Perrault, et aux Hansel et Gretel : les enfants abandonnés dans la forêt ...

"Le p’tit Birou", par son nom même, nous relie aux plus vifs élans de la vie ... comme l’ours sortant du plus profond des cavernes des forêts, dont Perrault et son Poucet n’avaient plus qu’un souvenir atténué.
Il me semble que les noms les plus fréquents du type "petit pouce" sont plus éloignés du sens fondamentalement initiatique du conte.
Marie-Joseph et Eugène, ces enfants de Guipel, nous ont transmis un conte, qui - bien que très court - se révèle étonnamment fort de sens à-travers ce terme "birou", évoquant si bien à-propos les caractères du héros.

Et c’est à François DUINE que nous devons d’en avoir gardé la mémoire.

Pétons mes frères ... et sœurs !!!


Pour aller plus loin, voici uout un site consacré à la diversité des Tom Pouce dans le monde entier : http://collectifconte.ish-lyon.cnrs.fr/Valorisation/Voyage_Tom_Pouce/




Copyright © 2017 Jean-Pierre MATHIAS | Alban Sorette | Creation Site Internet Chateaubriant